L'amour dans tous ses états

Soumis par Sandrine Deci le mer 03/07/2019 - 19:51

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L'amour ce terme générique qui recèle bien des choses, ses noms sont innombrables, infinis et parfois inqualifiables. 
L'amour est un Monde à lui tout seul, je dirais un Univers où des galaxies de ressentis humains côtoient les comètes, celles de l'enthousiasme fulgurant comme celles de la haine qui n'est jamais en reste !

"On ne badine pas avec l'amour" disait Musset, cet amour qui a habillé Baudelaire, le plus beau des poètes, de spleen, de nostalgie et par conséquent de génie où, dans les jardins privés, poussent les fleurs du mal aux pétales éphémères mais toujours renouvelés.

Cet amour qui a tant fait chavirer femmes et hommes, parfois les torturer, d'autres fois les menant à la folie, à la mélancolie puis à la mort car, au départ, il y avait la promesse du bonheur, de la plénitude et des retrouvailles avec soi-même à travers l'autre, le complément indispensable ... Un rendez-vous toujours manqué, à défaut vite périmé !

"Il n'y a pas d'amour heureux", mais il y a les yeux d'Elsa. Le regard qui compense l'inachevé, qui maintient l'illusion qui, à son tour, retarde l'échéance, non pas celle de la mort, mais celle d'une vie vide de toute substance car, menteur ou idiot qui dit le contraire, aimer et être aimé donne un sens au temps qui passe, adoucit l'antichambre de la mort qu'est l'existence, meuble l'énergie humaine en la rendant utile, utile car elle nous emmène au plus profond de nous-mêmes où nous découvrons des abîmes insoupçonnés, ceux de la dépendance et de l'impossible indifférence, à défaut d'atteindre les sommets inaccessibles nous dégringolons vers les abysses de l'indécence, sinon nous végétons en apesanteur dans une existence insipide où la réussite, le succès, les victoires et la renommée perdent leur sens car "l'autre" n'est plus pour nous admirer !
À ce sujet je cite Chateaubriand qui décrit ce qu'est notre existence avec un réalisme désespérant mais oh combien juste:
"Quelle importance pourrions-nous attacher aux choses de ce Monde? L'amitié? Elle disparaît quand celui qui aime devient faible ou quand celui qui aime devient fort ! L'amour ? Il ne peut être que fugitif, trompé ou coupable ! La renommée ? Nous ne la partagions qu'avec le crime ou la médiocrité ! L'argent ? Pourrions-nous compter comme un bien cette frivolité ? Et, il ne reste à l'homme que ces jours dits heureux ignorés dans l'obscurité des soins domestiques et qui ne lui laisse l'envie ni de perdre ni de recommencer la vie!"

Dans un autre style, moins fataliste et plus épicurien, Molière nous dit aussi la même chose en s'appuyant sur son Don Juan, décrié pour son côté volage, qui, selon lui, par pur "altruisme", annonce à son valet qu'il est idiot de se consacrer toute sa vie à une seule femme privant toutes les autres de son charme, ou encore affirmant que la fidélité est une prison ... Don Juan était-il prétentieux ? Misogyne ? Un être superficiel courant après le plaisir ? Non, détrompez-vous, ce n'est, tout comme Chateaubriand, qu'un déçu et un désespéré qui par dépit a opté pour les conquêtes sans fin comme étant ses propres "soins domestiques". 

J'aurais pu m'étendre plus ma réflexion car le thème de l'amour a préoccupé femmes et hommes depuis la nuit des temps mais qu'en est-il de nos jours ? Nous vivons une époque agitée, que je qualifierais de transition où les sociétés modernes cherchent un autre souffle et, par conséquent, où les valeurs se perdent ou s'inversent, où les préoccupations sont d'abord matérielles, où l'opportunisme est garant de survie; dès lors nous sommes bien loin du lyrisme des siècles précédents où les sentiments étaient guides, où les relations humaines étaient commandées par une réflexion constante et non pas par le besoin ou par l'utilité et il en était de même pour le sentiment amoureux cela va de soi. Nous sommes loin des sentiments chevaleresques si bien portés à leur paroxysme par "Roméo et Juliette" de Shakespeare sans oublier l'autre versant, qui va avec, tout aussi bien exprimé dans "Hamlet" où le crime, la haine et les intrigues prédominent !

Il est révolu le temps où la séduction était un art, fini le temps de "Roméo et Juliette" où l'amour était élevé au rang du noble sacrifice au propre comme au figuré, nous vivons plutôt l'ère de "Rodéo et Souillete" où l'amour devient simple accouplement, où l'épanouissement se retrouve dans le combat qui s'ensuit naturellement, "salope bipolaire" contre "pervers narcissique", les termes à la mode à chaque séparation quasiment sans exception et aussi sans aucune réflexion, le même manque de réflexion où la pulsion charnelle remplace la séduction, on ne plante plus des jalons, on plante tout court ! Dans les accusations mutuelles et systémiques de "salope bipolaire" et de "pervers narcissique" il y a sûrement une part de vérité qui reflète ce que sont devenues nos sociétés "modernes" où le mensonge, l'artificiel et l'inculture ont vaincu toute valeur et tout principe et où la soumission a vaincu toute liberté d'esprit indispensable à l'envol des sentiments quels qu'ils soient ! Il n'y a toujours pas d'amour heureux de nos jours mais pas pour les mêmes raisons que chantait Aragon, il n'y a toujours pas d'amour heureux car tout simplement il n'y a plus d'amour ! 

Alors échappons-nous vers d'autres cieux lointains dans le temps et dans l'espace : Sumer la toute première civilisation connue à ce jour où dans un confort nouveau, femmes et hommes approfondirent les relations humaines et donc le sentiment amoureux, donnant naissance au lyrisme sentimental quasi liturgique !

                                                  Hayan Sidaoui

 

La séduction dans l'ancienne Mésopotamie par Sandrine Deci :

C’est une région du monde aujourd’hui synonyme de guerre et d’horreur, en Syrie, en Irak… Il y a 5 000 ans, c'est le berceau de la civilisation : l’écriture, le calcul, les villes, la roue, l’astronomie… ont vu le jour en Mésopotamie.

Entre le Tigre et l’Euphrate, s’étendait le pays de Sumer.Il correspond pour sa plus grande part à l'Irak actuel.

Des sentiments amoureux il y 5000 ans, nous en avons peu de trace, juste des sources judiciaires, ce sont des textes dit « de la pratique » : jugement, constat d’adultère, recueil d’incantation, chant de fiançailles entre le roi et la déesse, hymnes, philtre d’amour, potion etc.

Grace à la création de l’écriture, nous disposons sur des tablettes en argile des plus anciens textes sumériens, puis akkadiens. Certains mythes akkadiens sont beaucoup plus détaillés que les sumériens, ou même portent des informations différentes. On peut supposer que ces précisions aient été contenues dans des tablettes rédigées en sumérien qui ont été perdues.

Le plus ancien poème d’amour

Une épouse du roi sumérien Shu-Sin qui a régné de -2037 à -2029 récite le plus ancien poème d’amour sumérien, venant de tradition orale antérieure. Le premier poème écrit présenté ici est traduit du sumérien par l'éminent sumérologue Samuel Noah Kramer[1]. Il en dit :

« Je me suis vite rendu compte que je lisais un poème, divisé en plusieurs strophes, célébrant la beauté et l’amour, une mariée joyeuse et un roi nommé Shu-Sin (qui régnait sur le pays de Sumer il y a près de quatre mille ans). … Ce que je tenais dans ma main était l'une des plus anciennes chansons d'amour écrites par la main de l'homme.

Elle impliquait un roi et son épouse et devait sans doute être récitée au cours du plus sacré des anciens rites, le rite du mariage sacré... Le poème a probablement été récité par l'épouse choisie (la grande prêtresse d’Inanna telle qu’elle apparaît dans la dernière ligne du poème) du roi Shu-Sin au cours d’une des célébrations du Nouvel An. »

Dans ce texte, on répète les mots car cela rend les choses plus concrètes pour les mésopotamiens :

« Époux, cher à mon coeur,

Grande est ta beauté, douce comme le miel.

Lion, cher à mon coeur,

Grande est ta beauté, douce comme le miel.

Tu m'as captivée, laisse-moi demeurer tremblante devant toi :

Époux, je voudrais être conduite par toi dans la chambre.

 

Époux, laisse-moi te caresser :

Ma caresse amoureuse est plus suave que le miel.

Dans la chambre remplie de miel,

Laisse-nous jouir de ton éclatante beauté.* »

 

Poésie érotique

Une tradition de poésie amoureuse mésopotamienne, notamment, l’amour entre Nabu et Tashmetu :

« Oh ! Tashmetu, dont les cuisses sont une gazelle dans la steppe, dont les chevilles sont une pomme de printemps, dont les talons sont des obsidiennes, dont l’ensemble est une tablette de lapis-lazuli. »

Thomas Römer[7] fait une comparaison avec le cantique des cantiques :

« Ses deux seins sont comme deux petits jumeaux d’une gazelle, qui paissent parmi les lys. Ses mains sont des anneaux d’or garnis de chrysolithe ; son ventre est de l’ivoire poli couvert de lapis-lazulis. Ses cuisses sont des colonnes de marbre blanc posées sur des bases d’or fin. Son visage est comme le Liban, il se distingue comme les cèdres. »

Chez les rois et chez les dieux

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Figure 1 Utnapishtim et sa femme

Dans le mythe sumérien[8], c’est l’union d’Enki maître de la sagesse, seigneur des eaux douces et des techniques, et de Ninhursag, la grande déesse mère et divinité sumérienne de la Terre. Trois tablettes d’écriture cunéiforme, retrouvées au niveau des anciennes villes d'Ur et Nippur, datant le mythe de la fin du IIIe millénaire avant J.-C., sont déchiffrées. Le récit se passe sur l'île de Dilmun, probablement l'actuel Bahreïn et une partie de la cote d’Arabie, terre sans eau avant le travail d’Enki et qui sera l’éden de la bible plus tard.

La Mésopotamie, ne peut être mise en valeur que par l’arrivée de l’eau. Le dieu y construit d'abord un puits à l'aide de son puissant sexe.

« Enki, pris d'une inspiration subite, creuse avec son pénis dans les talus, en direction de Nintur, plonge son pénis dans la cannaie, fait jaillir avec son pénis un immense et tendre manteau (de verdure) ».

Les grands dieux ont rendu la terre féconde comme le sexe de la femme traité de la même façon par l’homme. L’acte d’amour intervient dans l’ordre du monde.

Inanna, déesse de l’Amour et de la fécondité

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Figure 2 Relief dit de la reine de la nuit, début du IIe millénaire av. J.-C.

De nombreux poèmes chantent les noces de la déesse Inanna avec le berger Dumuzi son bien-aimé de manière parfois très explicite[3] :

« Quant à moi, à ma vulve, à moi, tertre rebondi. Moi, Jouvencelle, qui me labourera? Ma vulve, ce terrain humide que je suis, Moi, Reine, qui y mettra ses bœufs (de-labour)? »

« Sitôt que du " giron " du roi l'  "eau (-du-coeur)" eût jailli,

A ses côtés sortirent les plantes, à ses côtés poussa le grain :

Steppe et vergers, près de lui, se chargèrent de luxuriance !

 

Quels sont les critères qui séduisent ?

Les bas-reliefs néo-assyriens distinguent les hommes mûrs barbus, des esclaves, jeunes hommes ou eunuques qui sont imberbes. Dans les premiers millénaires, une chevelure drue et volumineuse est un symbole de vitalité.

Les cheveux et barbes attirent : « sa barbe est de lazurite ». L’Homme est comparé à un lion et il est « chevelu », à la toison épaisse.

« Si la chevelure d’un homme ondule jusqu’à ses épaules, toutes les femmes seront amoureuses de lui ». L’Homme est grand, souple, musclé, la femme jeune, séduisante.

On se prépare : Se laver, se coiffer, se vêtir et se parer de bijoux

On se lave, on se met de l’huile de sésame et d'olive. Leurs senteurs sont fortes : on rajoute du pin, cèdre, genévrier, myrrhe… On se maquille homme comme femme, fard à paupière, à la fois esthétique et aseptique, le Khôl, on se met de l’ocre sur le visage… Le maquillage est une arme de séduction : Inanna porte un maquillage qui s’appelle « Qu’il vienne ! Qu’il vienne ! ».

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Figure 3 Reconstitution des habits d’une reine, très colorés

« Aucune herbe n'est aussi douce qu’une épouse »[8].

Dans ce chant de fiançailles :

« Mes charmes c’est ma chevelure, pareil à une laitue la plus belle des plantes »

La laitue d’eau est un symbole en Mésopotamie de l’abondance, promesse d’un érotisme torride.

Les hommes portent une jupe, kaunakès, appelé ainsi par les Grecs plus tard. Les femmes sont en robe longue. Les hommes et femmes se parent de bijoux en or, argent, fer, qui enchâsse des pierres turquoise, lapis-lazuli, améthyste, agate… Etre beau et montrer son rang social, où le bijou est un symbole, une amulette qui protège et donne force et pouvoir dans le domaine amoureux.

Virginité ?

Paroles crues car à l’époque, nommer les choses c’est les rendre réelles. On ne conte pas fleurette on conte fruit. L’important c’est la fécondité, les enfants assurent la transmission du patrimoine familial et prendront soin des anciens et des morts en les honorant (le culte des ancêtres).

En Mésopotamie on n’est pas bridé par un péché originel, l’amour charnel a un côté positif car il permet la procréation, la virginité n’a pas de valeur supplémentaire en dehors de s’assurer d’être le père de son futur enfant.

La femme est complète quand elle n’est plus vierge, elle passe de l’immaturité à la maturité sexuelle, l’homme doit bien savoir faire l’amour pour être un vrai homme. Relire l'Epopée de Gilgamesh qui le relate.

Plus le plaisir attendu est présent, plus l’union sera réputée féconde. Parmi les 5 sens, c’est l’ouïe qui est le plus important, les relations sexuelles doivent être sonores, car on a plus de chances de tomber enceinte, l’homme doit être viril, il doit combler sa femme, sinon il est l’objet de railleries et devra user de potions et incantations pour raviver sa virilité.

Filtres et sorts

On a retrouvé des tablettes mésopotamiennes portant des prières et rituels destinés à assurer l’épanouissement sexuel. Cela concerne une femme voulant satisfaire un homme, un homme voulant satisfaire une femme, et un homme voulant satisfaire un autre homme. Pas de trace d’une femme avec une femme, cela ne veut pas dire que ça n’a pas existé. Des listes divinatoires relatives aux aléas de la vie quotidienne envisagent des cas de relations sexuelles diverses, originales, hors du domicile et dans des positions diverses.

Les informations suivantes sont dans des comptes-rendus de Jean Bottéro[4], accompagnées de quelques explications : 

« L'étude des namburbû, les conjurations contre le mauvais sort prévu par les calculs divinatoires [...] ,  pour une femme, permet la mise à l'écart de sa rivale dans le cœur ou la vie d'un homme : « Pour effrayer une rivale ». Une autre cherche à défendre l'épouse contre les tentations qui la porteraient à déserter le foyer : « Pour que la femme de l'intéressé ne lève pas les yeux < vers > le pénis d'un autre ».

La panne sexuelle et l'impuissance tourmentent l'homme depuis toujours. Des plaquettes gravées vieilles de 3 700 ans, trouvées dans le temple de la déesse Ishtar de Babylone, en Mésopotamie, contiennent des incantations à la virilité : « Que le vent souffle, que frémisse la futaie ! Que ma puissance s'écoule comme l'eau de la rivière, que mon pénis soit bandé comme la corde d'une harpe. »

Des rites, des charmes qui perdurent encore aujourd’hui pour certains : voici une des recettes

Pour l’ethnopsychiatre Tobie Nathan, « il est des moyens de rendre l’autre fou d’amour ». Et il les détaille dans son livre[5]. La déesse de l’Amour, Ishtar, est parfois représentée avec une grenade à la main. Le fruit était censé attirer le regard des hommes sur les jeunes filles qui en consommaient le jus en invoquant la déesse. La grenade est un fruit d’une grande portée symbolique, en raison de l'abondance de  ses grains, « des perles gourmandes et brillantes », elle est symbole d´amour, de fertilité et de prospérité. La grenade était un fruit sacré pour les Assyriens.

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Ainsi ce procédé, « il faut prendre comme à Babylone, une grenade ou une pomme, belle, gonflée de suc, appétissante. Isolez-vous dans une pièce sans témoin, sans lumière et récitez  lui cette prière : « La plus belle des femmes a inventé l’amour ! Ishtar, qui se délecte des pommes et des grenades, a créé le désir. Monte et descend, pierre d’amour, entre en action à mon avantage. C’est Ishtar qui doit présider à notre accouplement ! ».

Jean Bottéro ajoute la précision suivante : « Prière à réciter trois fois sur une pomme ou une grenade, que l’on fera croquer ensuite à la femme désirée. Dès lors, elle s’abandonnera et on pourra lui faire l’amour ». Une recette invitant à l'amour.

*poème de louange, appelé un « balbale » en sumérien, à Inanna.

Poème complet : http://danco.org/textes/amour.html

* lien d'inscription au site:
http://www.hayansidaoui.net/user/register

Notes :

1 - L ’Histoire commence à Sumer, Samuel Noah Kramer, plusieurs éditions.

2 - Lorsque les dieux faisaient l’homme, mythologie mésopotamienne, Jean Bottéro et Samuel Noah Kramer, Gallimard, 1989.

 - Babylone et la Bible : Jean Bottéro, entretiens avec Hélène Monsacré, Paris, Les Belles Lettres, 1994

3 - Le Mariage Sacré, Samuel Noah Kramer, Berg International, 1983.

4 - Antiquités assyro-babyloniennes, Jean Bottéro,  École pratique des hautes études. 4e section, Sciences historiques et philologiques. Annuaire 1974-1975. 1975. pp. 95-144.

5 - Philtre d’amour : comment le rendre amoureux ? Comment la rendre amoureuse ?, Tobie Nathan, 2013.

6 - Akkadian Love Literature of the Third and Second Millenium BCE, Nathan Wasserman, 2016.

7 - Thomas Römer est professeur à la Faculté de théologie et de sciences des religions de l'Université de Lausanne, auteur de plusieurs livres sur le milieu biblique.

8 - S’il n’y en a qu’un à lire : Sexe et amour de Sumer à Babylone, Véronique Grandpierre, 2012, folio Gallimard