Les proverbes levantins

Soumis par Sandrine Deci le lun 21/05/2018 - 17:08

Rubrique

Hayan Sidaoui :

Les proverbes sont la mémoire « vulgairement » collective des peuples transmises oralement et ont été de tout temps le produit des croyances, de ce que les sociétés ne comprenaient pas, autrement dit le « surnaturel », mais aussi produit des observations répétées donc de l’expérience vécue à travers les âges.

Les proverbes sont donc « l’Histoire » des sociétés qui les véhiculent, Histoire parallèle à celles officielles des temples et des palais. Bien souvent ces proverbes centenaires, parfois millénaires, ont été un outil annexe pour les archéologues et les historiens qui permettaient de déchiffrer ce que les inscriptions officielles gravées sur la pierre ne permettaient pas de saisir reflétant, pêle-mêle, les us et coutumes de leurs époques comme les mœurs, les malheurs, le bonheur, les problèmes sociaux ou encore la situation politique etc…

Les plus anciens proverbes datent d’il y a 5300 ans nous parviennent de Chine et de la Mésopotamie puis deux siècles plus tard de l’ancienne Égypte et beaucoup de ces traditions orales sont encore utilisées de nos jours.

Concernant le Croissant Fertile, ou Levant, le proverbe fait partie du langage de tous les jours, fréquemment utilisé quel que soit le sujet ou la situation.

Le travail effectué par Sandrine Deci nous exhume quelques-uns de ces proverbes millénaires dont certains sont encore utilisés de nos jours et d’autres ont été actualisés ou adaptés à l’époque contemporaine.

Quelques exemples de proverbes levantins actuels avant de remonter le temps jusqu'au 53e siècle avant J.-C.

- « Tapez l’eau avec un marteau, l’eau restera de l’eau ». Qualifiant un idiot qui ne comprend pas ce qu’on lui dise même en le répétant mille fois.
- « Qui a une maison en verre ne va pas jeter des pierres sur celles des autres ». Équivaut au proverbe français « balayer d’abord devant sa porte ».
- « Qui n’aime pas les cauchemars ne va pas dormir au cimetière ». Ce qui signifie : qui n’aime pas les problèmes ne va pas les chercher.

D’autres dictons sont directement issus de l’observation de la nature et utilisé depuis des siècles et sont souvent rimés tel des vers :
« Bi tamouz el may bi téghli bil couz », Tamouz étant le mois de juillet qui est le plus chaud au Levant et Couz signifie fruit ou l’enveloppe naturelle d’un fruit tels que grenade ou figue etc. Ce proverbe nous explique que quand « l’eau surchauffe dans le fruit c’est le mois de juillet qui arrive ».

Un autre exemple de dicton en rapport avec la religion.

« Le 15 août le ciel porte la croix », il se trouve que le 15 août au Levant est la fête de la sainte-Croix et quasi systématiquement le 15 du mois d’août, à un jour près, la région connaît sa première pluie accompagnée par une baisse significative de température après de mois de chaleur et de moiteur ».

Il en existe bien évidemment des dizaines d’autres, cet article voulant attirer l’attention sur la «fonction » ou les « fonctions » multiples des proverbes et dictons qui sont bien souvent le miroir qui reflète une société donnée, à une épique donnée

Un dernier dicton antique : « pleurer comme Nabonide », Nabonide étant le dernier roi babylonien quand Babylone fut détruite à la fin du 6e siècle avant J.-C. Nabonide mourut de ses pleurs car l'illustre cité disparut sous son règne, c'est la Marie-Madeleine des Babyloniens.

 

Sandrine Deci :

Les plus anciens témoignages écrits en Mésopotamie que nous sommes en mesure de comprendre sont rédigés en langue sumérienne. Au IIe millénaire ils furent traduits en akkadien.

Après les tablettes comptables vinrent celles qui contenaient sur la face une liste de signes et sur le revers une liste thématique de noms, d’animaux par exemple. Ces listes constituent un ensemble de plusieurs milliers d’items. Vinrent ensuite les premières phrases sumériennes : contrats et proverbes. Le plus ancien texte de ce type est les instructions de Shuruppak, conseils de Shuruppak à son fils Ziusudra.

D'autres textes de cette période renferment des préceptes moraux, par exemple l'hymne à la déesse Nanshe. Il faut y ajouter des recueils de proverbes, de devinettes, et même des fables mettant en scène des animaux, qui donnent également des leçons de vie.

Sous le titre Sagesse, dans le chapitre 17 de l'Histoire commence à Sumer, Samuel Noah Kramer commente ainsi ce genre littéraire :

« L'un des caractères spécifiques des proverbes est qu'ils ont une portée universelle. [....] Les proverbes sumériens qui nous sont parvenus ont été rassemblés et transcrits voilà plus de cinq mille trois cents ans, et beaucoup d'entre eux sont assurément l'héritage d'une tradition orale plusieurs fois séculaire. »

carte mésopotamie

S. N. Kramer et son assistant E. I. Gordon en ont reconstitué une douzaine de recueils à partir de 1937, qui contenaient de dix à plusieurs centaines de proverbes, pour la plupart inconnus alors.1

Les mésopotamiens ont cherché à mettre par écrit les idées et les expériences pour préparer l’avenir (voir l’article sur les augures http://hayansidaoui.net/article25). Ils écrivent l’histoire, dans un univers où les dieux expliquent ce qu’ils ne comprennent pas.

Leurs adages et préceptes démontrent la fraternité des hommes et de l’humanité. « Plus que les autres forme littéraires, celles-ci transcendent les différences de civilisations et de milieux et dévoilent ce qu’il y a d’universel et permanent dans notre nature. »

Les conseils de sagesse mésopotamiens

Instructions de Shuruppak :

« Le destin est comme une berge humide : de l'homme, bien souvent, il fait glisser le pied.»

« Un peuple sans roi est comme un troupeau sans berger.»

« Là où un lion a mangé un homme, personne ne passe à nouveau. »

 

Les proverbes sumériens ont plus de 5300 ans, et pourtant comment ne pas y reconnaitre nos petits défauts, notre mentalité, notre façon de penser ?

Le geignard se plaint du destin et lui attribut ses échecs : « Je suis né un mauvais jour »

Les ratés : « qu’on te mette dans l’eau, l’eau devient fétide, qu’on te mette dans un jardin, les fruits pourrissent »

Les sumériens hésitent comme nous. Cigales ou fourmis ? « Nous sommes condamnés à mourir, dépensons, Nous devons vivre longtemps, économisons ».

Et pour ceux qui ont du mal à joindre les deux bouts, et oui déjà :

« Pour le pauvre, mieux vaut être mort que vivant :

S’il a du pain, il n’a pas de sel,

S’il a du sel, il n’a pas de pain… »

Un autre proverbe rappelle une phrase de l’ecclésiaste v.11 le sommeil est doux pour celui qui travaille », et l’adage du talmud « qui multiplie ses biens multiplie ses ennuis » :

« Celui qui a beaucoup d’argent est dans doute heureux,

Celui qui possède beaucoup d’orge est sans doute heureux,

Mais celui qui ne possède rien peut dormir ».

Certains pauvres ne sont pas dépourvus d’instruction : « c’est un valet qui a vraiment étudié le sumérien ».

 

Et les femmes ? Il en est souvent question : « qui n’a jamais fait vivre une femme ou un enfant, n’a jamais porté de laisse à son nez » ; le pauvre mari sumérien se sentait négligé parfois : « ma femme est au temple, ma mère est au bord de la rivière et moi je suis ici, crevant de faim »

Le sumérien a parfois des regrets « Pour le plaisir, mariage, A la réflexion, divorce »

Et les belles-mères ? Elles semblent faciles à vivre : aucune histoire sumérienne relative à elles !

Je vous laisse le soin d’expliquer ce qui suit :

« La cruche dans le désert est la vie de l’homme ;

La chaussure est la prunelle de l’homme ;

L’épouse est l’avenir de l’homme ;

Le fils est le refuge de l’homme ;

La fille est le salut de l’homme ;

Mais la bru, c’est l’enfer de l’homme »

Les amis : « l’amitié dure un jour, la parenté dure toujours »

Les animaux : « le bœuf laboure, le chien abime les profonds sillons »

Le proverbe sumérien « il n’a pas encore attrapé le renard, pourtant il lui a déjà fait un carcan » se rapproche de notre il ne faut pas vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué ».

Nous prêchons de tout temps de finir notre travail, ne pas remettre au lendemain, les sumériens disaient « main et main, une maison d’homme est construite ; estomac et estomac, une maison d’homme est détruite »

La guerre et la paix : qui veut la paix prépare la guerre disaient les romains, et les sumériens :

« L’état dont l’armement est faible, l’ennemi ne sera pas chassé de ses portes ».

Et aussi « Tu vas et tu conquiers la terre de l'ennemi. Alors l'ennemi vient et conquiert ta terre.».

Guerre ou paix, « l’important est d’ouvrir l’œil et le bon » ; les sumériens disaient « tu peux avoir un maitre tu peux avoir un roi, mais l’homme à redouter c’est le percepteur ».

Sagesse d’Ahikar l’Assyrien : « N’amasse pas les richesses, par crainte de pervertir ton cœur.

[…] Le juste, il faut lui venir en aide ;

Tous ceux qui s’opposent à lui iront à leur perte. »

Proverbe provenant d'une école d'Ur

tablette mésopotamie

Recto : "Le scribe bavard, sa faute est très grande".
Après le proverbe, on trouve des nombres écrits en notation positionnelle sexagésimale :
17.46.40 9
1.30

 

 

 

 

tablette mésopotamieVerso :
17.46.40
son inverse est 3.22.30
17.46.40 xx[x]
2.40 xxxxxx22.30
3.22.30

 

 

 

Proverbes sur les scribes

Ces proverbes proviennent du site de Nippur. Ils sont un peu moqueurs en direction des scribes, tout en témoignant d'un indéniable sentiment de supériorité sur les autres corporations. Le revers de la tablette est un exercice d'écriture des mesures de capacité.

« Le scribe bavard, sa faute est grande !  »

« Le jeune scribe qui du a pain et de la nourriture en excès, n'est pas attentif à l'art du scribe.  »

« Le scribe déchu devient prêtre.
Le chanteur déchu devient joueur de cornemuse.
Le chantre déchu devient flûtiste.
Le commerçant déchu devient [...]
Le charpentier déchu devient tourneur de broche.
Le forgeron déchu devient faucheur.
 »

L’Université de Wolwerhampton, Angleterre, a publié le classement des dix plaisanteries les plus anciennes du monde. Et la plus vieille blague, si on peut appeler ça ainsi, date de 1900 avant Jésus-Christ et suggère que l'humour scatologique était déjà en vogue chez les Sumériens. L'inscription, une fois traduite, signifie ceci :

« Une chose qui n'est jamais arrivée depuis des temps immémoriaux : une jeune femme s'est retenue de péter sur les genoux de son mari.»

En deuxième place, on retrouve une blague égyptienne qui date de 1600 avant J.-C., qui évoque le pharaon Snofru :

« Comment divertir un pharaon qui s'ennuie? Tu fais voguer sur le Nil un bateau ayant pour toute cargaison des jeunes femmes simplement vêtues de filets de pêche et tu presses le pharaon d'aller à la pêche.»

Autres articles

Sur les augures : http://hayansidaoui.net/article25

Sur les expressions ; http://hayansidaoui.net/Article14

Références

1. E. I. Gordon. Sumerian Proverbs. Glimpses of everyday Life in Ancient Mesopotamia
2. Charles-F. Jean, La Littérature des Babyloniens et des Assyriens, Librairie orientaliste Paul Geuthner, 1924, introduction
3 .Georges Roux, La Mésopotamie, Ed. du Seuil, 1985
4. J. Bottéro, Mésopotamie, L'écriture, la raison et les dieux, Gallimard, 1987
5.
Samuel Noah Kramer, L’histoire commence à Sumer, Flammarion 1994, Préface de Bottéro
6. http://culturemath.ens.fr/materiaux/sexa/proverbes.htm